Chronique islandaise – mai 2020

Bonjour,

Où il est encore question de Covid, et aussi d’une autre invasion, celle des Britanniques en 1940… et surtout la poursuite de l’exploitation de mon restaurant favori : le Kaffivagninn. Une raison de plus pour vouloir aller en Islande cet été par tout moyen !

Kaffivagninn « de mon temps »

Tout en souhaitant à tous un bon week-end de Pentecôte, quelle que soit la météo !

Cordialement

Michel Sallé

PS : certains d’entre vous doivent supporter deux envois identiques. Vous pouvez dans ce cas me demander de vous retirer de ma liste d’envoi des Chroniques !

Covid en Islande – 5 : la confiance

Une revue évidemment sérieuse, réfléchie au point que son rythme de parution n’est pas précipité, m’a demandé un article sur Covid en Islande. Il sera en deux parties : partie sanitaire où je reprendrai des statistiques et des commentaires bien connus sur le nombre de tests, sujets souvent abordés ici, et partie « sociale » où je compte rassembler des informations et des opinions, exprimées de ci de là dans mes divers écrits, et que cette rédaction me permet d’approfondir. J’espère être pardonné de donner ici un avant goût de la deuxième partie. Bien évidemment ce que je vis aujourd’hui en France comme personne jugée « à risque » ne peut être occulté.

Car, au delà du recours systématique aux tests, la vraie originalité de l’approche islandaise peut être résumée en un mot : confiance.

  • Comme dans les autres pays nordiques, les autorités ont fait appel à la responsabilité individuelle, loin de l’infantilisation connue ailleurs. Et ceci apparaît clairement dans le souci d’informer. Le site internet spécialement créé à cet effet est un modèle du genre. Il donne un accès particulièrement facile à toutes les informations nécessaires face aux diverses situations. De plus les statistiques mises à jour quotidiennement sont d’une exceptionnelle clarté pour comprendre la progression de l’épidémie et ses conséquences,
  • Toujours dans le souci de confiance, la gestion de l’épidémie a été confiée à une « triade » souvent citée dans ce blog associant médical et sécurité civile. Par la clarté et la cohérence des informations fournies, et aussi la reconnaissance des limites de leurs connaissances et leurs doutes, ses trois membres sont vite devenus des héros nationaux. La bonne idée est aussi de s’être associés des invités, spécialistes tel Kári Stefánsson de DeCODE ou le directeur de l‘Hôpital national, ou encore des journalistes. Diffusée sur RÚV, télévision et radio, leur conférence quotidienne est très largement suivie,
  • En conséquence, les membres du gouvernement se tiennent en retrait. Ce n’est certainement pas à eux qu’il reviendrait de décider du port du masque – jugé inutile – ou de la date de réouverture des piscines !  Par contre les règles édictées dans le « samkomubann » (restrictions de rencontres) sont de la responsabilité des divers ministres ainsi que leur mise en œuvre. Celle-ci est largement facilitée dans une démocratie locale très vivante par l’engagement des élus de tous bords, le « sýslumaður » (approximativement préfet) n’intervenant que pour s’assurer de la conformité à la loi. Au total, le gouvernement va lui aussi profiter de la confiance ainsi générée, passant de moins de 40% d’opinions positives en février à plus de 50% mi mai,
  • Et puis il revient à ce gouvernement de préparer l’avenir, et ce n’est pas une tâche facile !

La sortie de crise :

Bjarni Benediktsson, Ministre des Finances et président du Parti de l’Indépendance, le reconnaît : ce sera dur, plus dur que ce qu’il croyait début mars, plus dur que la sortie de crise de 2008. Celle-ci était une crise financière dont la sortie dépendait pour l’essentiel des Islandais eux-mêmes. Elle a largement reposé sur le commerce extérieur, d’abord la vente de biens, aluminium et poisson, grâce a des cours mondiaux en progression, puis à partir de 2010 le tourisme. Cette fois la crise intervient au moment même où le modèle qui a permis à l’économie islandaise un développement sans précédent est mis en question : le tourisme a plafonné dès 2019, la production d’aluminium subit la concurrence chinoise, la vente de poisson est exposée autant aux crises politiques qu’aux évolutions de la consommation. Qui plus est : le Brexit va nécessairement affecter les relations avec un partenaire essentiel.

Une réponse a déjà été apportée : que l’économie islandaise repose moins sur ses ressources naturelles et plus sur des ressources humaines de haute qualité. Et elle a déjà enregistré des succès dans l’ingénierie liée à la pêche, dans la recherche pharmaceutique, etc… Mais, même pour des Islandais, changer de cap prend du temps, et aujourd’hui il y a urgence. La première réponse est de maintenir le pouvoir d’achat et donc un certain niveau d’activité pour que l’envolée du chômage soit aussi brève que possible (voir mon article à ce propos). La seconde est de sauver ce qui peut l’être de la saison touristique en favorisant, non sans quelques risques, l’ouverture aussi rapide que possible de l’île. Heureusement, l’Islande n’est pas seule à s’affairer sur ce sujet : le tourisme est une activité importante pour tous les pays de la zone Schengen.

Hvammur

Car le principal suspense est là : pourrai-je avec ma famille honorer des vols réservés depuis longtemps et rejoindre mi-juillet Hvammur (Snæfellsnes)  pour échapper à une ambiance étouffante et m’y ressourcer ?

Covid à l’école…

Une seule personne a été testée positive au covid 19 en Islande ce week-end : un enfant, scolarisé puisque les écoles maternelles et élémentaires n’ont pas été fermées. Compte tenu des débats en cours en France sur la réouverture des écoles, j’ai cru intéressant de traduire ( ?) un article de RÚV à ce propos :

Un élève de Heiðarskóli, école maternelle et élémentaire des environs du Hvalfjörður, est infecté. On s’en est aperçu dimanche. Il n’avait aucun symptôme mais a été testé par DeCODE à Akranes. 28 personnes ont été mises en quarantaine après cette infection, faisant passer le nombre de personnes en quarantaine à Akranes et ses environs  de 3 à 31 hier.

Sigríður Lára Guðmundsdóttir, directrice de l’école, dit que 19 élèves et 4 adultes de l’école sont en quarantaine. Lors de la mise en œuvre du « samkomubann » (limitation des rencontres imposée à partir du 13 mars – voir ma chronique du 19 mars –) les élèves avaient été divisés en quatre groupes avec un travail scolaire adapté. Sigríður croit que cette décision a été positive puisque la quarantaine ne s’est appliquée qu’à un seul groupe, alors qu’autrement on ne saurait dire combien de personnes auraient été mises en quarantaine. L’école a 70 élèves.

Elle a repris son activité dès lundi. Pour Sigríður « nous croyions que nous serions tous concernés, alors que finalement ça n’a été qu’un petit événement, auquel je crois que nous avons su faire face ». Les élèves en quarantaine étudient par ordinateur.

Voici le point de Covid au 07 mai

Parmi les 1801 personnes infectées, on compte 87 enfants de 0 à 12 ans, soit 4.8%, ou encore 0.15% de leur classe d’âge et 0.024% de toute la population de l’île.

Le chômage en Islande

Un chômage qui bondit…

progression du chômage
vert : total – noir : partiel

Comme on pouvait le craindre, Covid, en quittant l’Islande (peut-être ![1]) y laisse un chômage qui ne cesse de croître, et ne se résorbera, très progressivement, qu’avec le retour des touristes… Les mauvaises nouvelles tombent presque ensemble : Icelandair – 2000 de ses 3400 salariés -, Blue Lagoon, Isavia, toutes entreprises actives dans le sud-ouest de l’île, une fois de plus sinistré. Et d’autres, plus petites mais bien connues des touristes, tels les cinq magasins de Rammagerðin (artisanat, souvenirs) qui doivent fermer et licencier leurs 39 salariés !  De 5% en février, le chômage saute à 9.2% en mars (taux jamais atteint depuis la crise de 2008),  puis en avril à 16.9% de la population employable (240000 personnes). Ce dernier saut est largement dû à l’introduction du chômage partiel, inexistant auparavant : seront indemnisés à hauteur de 75% les salariés des entreprises dont l‘activité tombe en dessous de 25% de leur niveau habituel. Des indemnisations comparables sont prévues pour les artisans et artistes, et les professions libérales.

Selon les règles actuelles, qui vont certainement évoluer, l’indemnisation du chômage total est de 70% du salaire brut avec un plafond mensuel à 456404 Ikr (2800 €), mais ne dure que trois mois. Passé ce délai l’indemnité est un forfait de 289510 Ikr (1800 €) à taux plein, ce qui est très peu compte tenu du coût de la vie. A noter que le système fiscal islandais rend incertaines les comparaisons avec les taux français.

…sur un marché du travail très fluide…

Mais dans la plupart des cas ce n’est qu’un « au revoir », car la rupture du contrat peut être brève. Licencier du jour au lendemain pour des raisons conjoncturelles est très facile pour un employeur et peu coûteux, comme il est courant pour un salarié de quitter un emploi pour un autre, ou de le compléter par du travail à temps partiel parfois non déclaré.

La clé de compréhension est chez les Vikings. Qu’est ce pour eux qu’un héros ?  C’est celui (celle) qui, face à un destin dont il (elle) n’a pas la maîtrise car décidé par les Dieux, l’assumera avec courage sans vaines plaintes, jugées déplacées. A quoi sert-il de dire « ce n’est pas ma faute ! » ?  Seul importe dans l’immédiat de faire face et rechercher une solution.

Cette volonté orgueilleuse d’assumer sa situation personnelle en comptant d’abord sur soi et ses proches si nécessaire a traversé les siècles et se reflète dans le droit social, où en cas de besoin la protection n’est pas attendue de l’État mais du groupe professionnel auquel on a choisi d’appartenir. Soit un « code du travail » squelettique, mais des accords collectifs âprement négociés par des organisations très puissantes, le plus souvent tous les trois ans, et qui régissent l’essentiel des relations avec l’employeur. Dans un pays qui a connu un plein emploi presque constant, et quelques trous d’air comme la crise de 2008, la négociation porte évidemment sur les salaires, et depuis peu, sur les conditions de travail. La sécurité de l’emploi y est peu abordée, même dans la fonction publique. En Islande, l’employabilité est de la responsabilité personnelle.

Il est vraisemblable que la profondeur de la crise à venir va contraindre l’État à aller au delà de l’indemnisation décrite plus haut, en montant et en durée, à la fois pour des raisons sociales et pour maintenir la consommation à un bon niveau. Mais on voit bien déjà vers où s’oriente l’action gouvernementale : reprise de grands travaux d’infrastructures, relance du tourisme dès que possible, développement de la formation, création d’emplois publiques temporaires, par exemple pour les étudiants, qui de tous temps ont eux mêmes financé leur études ; et, pour favoriser l’exportation et le tourisme, dévaluation progressive de la monnaie, ce 7 mai à 6.27 € pour 1000 Ikr.

Solennelle…

La veille du 4 mai, jour choisi pour entamer le retour à la normale, Katrín Jakobsdóttir, Premier Ministre (Gauche Verte), prononce sur RÚV un discours inhabituellement solennel et conclut : « l’Islande va continuer à être le  pays des possibles, aux ressources considérables : une nature exceptionnelle, une  culture très riche, et par dessus tout un peuple entreprenant qui peut tout ce qu’il veut. Cet hiver horrible est derrière nous, l’été nous salue, le pluvier est arrivé, et il a fait doux cette semaine. Nous sommes ici ensemble sur notre île, et sentons comme la vie nous est chère, comme il est important de former une communauté dynamique, libre et ouverte. Ce n’est pas évident, mais cette communauté vaut la peine de se battre pour elle. Nous avons déjà fait nos preuves et savons que nous y parviendrons tous ensemble ».

 Là est l’essentiel en Islande : associer l’engagement individuel à un pacte social fort.


[1] seulement deux nouveaux cas depuis le 31 mars. Geste symbolique : les piscines rouvriront le 11 mai