Islande : vers un « gouvernement des Valkyries ? »

Bjarni Benediktsson, Premier Ministre et président du parti de l’Indépendance, annonce le 13 octobre qu’il va rencontrer Halla Tómasdóttir, présidente de la République, pour lui demander conformément à la constitution de dissoudre l’Alþingi. Ce qu’elle fait : des élections auront lieu le 30 novembre. Bjarni joue gros. Certes il prétend être poussé par l’irresponsabilité de la Gauche Verte, mais il sait que précipiter les élections est le seul moyen d’éviter une probable déroute de son parti s’il attend septembre 2025, fin de la législature. D’ores et déjà les sondages sont mauvais pour lui et ses « alliés » : le parti de l’Indépendance tomberait de 17 sièges à 10, le parti du Progrès de 13 à 5, et la Gauche Verte disparaitrait de l’Alþingi. En face il assiste à deux compétitions, entre Redressement et l’Alliance social-démocrate (ASD) d’une part et d’autre part entre le parti du Centre et celui du Peuple, avec néanmoins une avance pour les deux premiers cités. Selon les mêmes sondages, aucune majorité de deux partis ne paraît possible.

fin stratège ou chanceux ?

Le 30 novembre Bjarni peut être soulagé : son parti ne perd que deux sièges. Comme à chaque élection législative les électeurs tentés par une aventure en dehors du parti dominant la politique islandaise depuis 100 ans sont « revenus à la maison ». Ses ex-alliés ne peuvent pas en dire autant :  le parti du Progrès passe de 13 à 5 sièges, et la Gauche Verte perd ses 8 sièges.

Les deux partis annoncés vainqueurs le sont, mais moins que prévu : l’ASD aura 15 sièges et Redressement 11. La surprise vient du parti du Peuple qui, avec ses 10 sièges (8 pour le parti du Centre), s’installe en arbitre dans la construction du futur gouvernement.

Dès le lundi 2 décembre Halla reçoit les président(e)s de tous les partis dans l’ordre de leurs résultats, et annonce le lendemain avoir mandaté Kristrún Frostadóttir (ASD) pour former un gouvernement. Est-ce le meilleur choix pour une majorité stable ?   Halla a désigné le parti arrivé en tête. Il ne lui appartient pas de juger si Kristrún sera ou non en mesure de construire un gouvernement capable de durer. C’est à celle-ci de faire ses preuves !  D’autres possibilités existent si elle n’y parvient pas.

Et on sait que Kristrún est déjà en contact avec Þorgerður Katrín Gunnarsdóttir (Redressement) et Inga Sæland (parti du Peuple). Si elle réussit ce sera ce qu’on appelle déjà le gouvernement des Valkyries. Ces dernières se mettent immédiatement à l’œuvre en se rencontrant chez l’une ou l’autre et en créant des groupes de travail. Rien ne transpire de leurs rencontres sinon qu’elles en sont très satisfaites, car « des Valkyries doivent vaincre » (Inga). Elles espèrent parvenir à un programme complet et une liste de ministres avant Noël. Belle performance si l’on considère qu’en Islande plus qu’ailleurs la période est avant tout propice à la fête !

Un examen superficiel pourrait laisser croire qu’il y a peu à négocier. Sur les sujets les plus clivants, tels que l’immigration et l’adhésion à l’UE ou encore la fiscalité chacune a laissé entendre que des compromis sont possibles. Le plus important est que l’on a affaire à trois femmes totalement différentes. Suivons le même ordre que Halla.

Kristrún Frostadóttir (36 ans) est née à Reykjavík et y a  fait des études d’économie, complétées à Boston et Yale. Ella a ensuite travaillé comme économiste dans divers établissements financiers notamment Morgan Stanley à Londres et New-York. Elle est élue députée ASD de Reykjavík en septembre 2021 et accède sans opposition à la présidence de ce parti en octobre 2022. De 9.9% à l’élection de 2021, son parti bondit à 15% fin octobre, 25% fin janvier, 27% début 2024, pour ensuite lentement retomber autour de 20%. Que s’est-il passé ?  Certainement la déception après cet enthousiasme pour la nouveauté politique dont les électeurs islandais sont coutumiers… avant d’aller voter ! Et cette déception repose sur des annonces intempestives mal reçues par d’anciens dirigeants de son parti et une partie de son électorat, par exemple sur l’immigration, où elle propose de s’inspirer de l’exemple danois, ou la reprise des négociations d’adhésion à l’UE qu’elle veut reporter en fin de législature. Elle sera la technocrate des Valkyries.

A l’inverse Þorgerður Katrín Gunnarsdóttir (59 ans) a un passé politique chargé, qu’elle entame au sein du parti de l’indépendance dès ses études de droit. Elle est élue députée à Reykjavík en 1999 et sera présente à l’Alþingi jusqu’à ce jour, hormis une interruption entre 2013 et 2016. Elle occupe divers postes ministériels et est vice-présidente du parti de l‘Indépendance de 2010 à 2015 aux cotés de Bjarni Benediktsson. L’année suivante elle rejoint le tout nouveau parti « Redressement » fondé par les « européens » du parti de l’Indépendance. Elle  est réélue députée en 2016 sous cette nouvelle étiquette et redevient ministre dans un gouvernement dirigé par… Bjarni. Elle accède à la présidence de Redressement en 2017 et n’aura de cesse de développer pour son parti une image social-libérale le distinguant toujours plus clairement du parti de l’Indépendance, au point d’en absorber une partie des électeurs. Même née dans une famille d’artistes, Þorgerður Katrín représente pour beaucoup la grande bourgeoisie de la capitale.

1991 – championne de karaoké

Inga Sæland (64 ans) en est l’antithèse. Née dans une famille de pêcheurs à Ólafsfjörður, mère de quatre enfants, elle a fait des études de droit et de sciences politiques à Reykjavík. Elle est aussi une chanteuse reconnue et a été célèbre comme championne d’Islande de karaoké. C’est pourquoi elle est peu prise au sérieux lorsque en 2016 elle fonde le parti du Peuple qui s’adresse aux Islandais qui connaissent « la souffrance, la pauvreté, la discrimination et l’injustice ». De même elle surprend beaucoup lorsqu’elle se compare – à tort ! – à Marine Le Pen, peut-être parce qu’elle est hostile à l’immigration, perçue comme détournant des sommes qui pourraient être mises à disposition d’Islandais en difficultés. Mais son parti obtient 4 sièges en 2017, 6 en 2012 et 10 en 2024. Inga a la réputation de laisser peu de place aux députés de son parti, et on le comprend lorsqu’il leur arrive d’intervenir. Cette fois pourtant elle a su attirer Ragnar Þór Ingólfsson, ancien président de VR le plus grand syndicat islandais. Et cette présence est évidente sur une plateforme électorale axée sur les besoins quotidiens des Islandais plus que sur l’immigration, à la différence du parti du Centre, son concurrent populiste, qui fait grise mine. Ainsi est vérifié par son contraire l’axiome selon lequel « lorsqu’un parti n’a rien à dire, il parle de l’immigration ».

Car chacun a compris que j’ai écrit ces lignes avec un œil sur l’actualité politique française !

Islande : à 2 semaines des élections législatives…

Nous voici à mi-chemin d’élections prévues le 30 novembre. Les discours vont bon train, ainsi que les sondages. Et ceux-ci, comme on pouvait s’y attendre, font apparaître des tendances inhabituelles, et qui peuvent encore évoluer.

l’Alþingi

Parmi ces sondages l’un d’eux devrait servir de référence à la construction des programmes : « qu’est-ce qui est important ? »  En date du 7 novembre Gallup publie une enquête par laquelle il a été demandé aux personnes interrogées de citer les 5 sujets les plus importants à leurs yeux. Les résultats peuvent être classés en trois catégories : en tête entre 61 et 69% : la santé, la situation économique et le logement. Viennent ensuite, entre 36 et 30%, l’éducation, les communications, les immigrés et les personnes âgées. Enfin, entre 17 et 20%, sont cités l’environnement, les demandeurs d’asile et la jeunesse. Lorsqu’un seul choix peut être cité, l’économie (26%) vient avant la santé (19%), alors que l’immigration et l’environnement ne sont cités que par 5% des personnes sondées.

Ce 15 novembre, les partis apportant des réponses à ces sujets de préoccupation ont ils les faveurs de l’électorat ?

Ces sujets dominent pour deux des partis placés en tête : Alliance Social-Démocrate et Redressement qui, à entendre leurs porte-paroles, pourraient facilement faire alliance. Ils sont aussi cités par le parti du Peuple et le parti Socialiste, mais le premier y ajoute une opposition à l’accueil de réfugiés. Cette opposition est au cœur du programme du parti du Centre : « pas un seul réfugié ! », auquel Sigmundur Davíð Gunnlaugsson ajoute pour faire bonne mesure une baisse des impôts et une réduction des dépenses, selon une recette qui vient de réussir à son modèle américain. Quant au parti de l’Indépendance il semble croire qu’il reprendra le terrain perdu au profit du parti du Centre en copiant son programme. Ce choix explique la perte de terrain au profit de Redressement. A l’inverse le parti du Progrès, que l’on croyait réticent à l’immigration au nom des valeurs traditionnelles de l’Islande, fait un virage qui surprend : « reproche-t-on aux immigrés de ne pas parler islandais ?  Il suffit de le leur apprendre » s’exclame Sigurður Ingi Jóhannsson, son président. La Gauche Verte, troisième parti de la coalition jusqu’à son récent départ, se bat pour sa survie et revient à l’un de ses fondamentaux : sortir de l’OTAN. Mais le neutralisme peut-il payer en ces temps de guerre ? Tous ces partis sont quasi-muets sur une éventuelle adhésion à l’UE.

Est-ce si important ?  L’électeur islandais ne va pas voter pour un programme que l’on distingue mal d’un autre mais pour des personnalités, celle qui localement lui est proche et celle qui dirige le parti. Ceci apparaît clairement par son contraire pour deux partis, l’Alliance Social-démocrate qui, toujours en tête des intentions de vote, n’a cessé de perdre du terrain tant sa nouvelle présidente, Kristrún Torfadóttir, d’abord portée au pinacle, a déçu par son manque de charisme et ses maladresses de communication. Ça l’est plus encore pour les Pirates qui se refusent à toute incarnation par respect d’une règle fondatrice du mouvement européen dont ils sont issus : pas de président(e). C’est oublier que le mouvement est né en Islande en 2013 et a été porté à 30% des intentions de vote par une personnalité d’un charisme exceptionnel : Birgitta Jónsdóttir.  

Il y a au total 1282 candidats dans les 6 circonscriptions, soit 0.5% des inscrits, répartis en 61 listes dont 24 sont conduites par des femmes. Le scrutin a lieu à la représentation proportionnelle dans chacune des circonscriptions avec répartition des restes à la plus forte moyenne. Toutefois, dans le souci d’être aussi juste que possible une nouvelle répartition des restes a lieu au niveau national pour l’attribution de sièges réservés à cet effet. Les partis n’ayant pas obtenu 5% des suffrages exprimés sont éliminés.

Pour ce scrutin les listes présentées par chaque parti, qu’elles aient été construites directement ou à la suite de primaires, laissent présager, quels que soient les résultats, l’arrivée de personnalités « civiles » qui ont fait l’actualité de ces dernières années, par exemple Ragnar Þór Ingólfsson, en congé de la présidence de VR le plus grand syndicat islandais, pour prendre la tête d’une liste du parti du Peuple, ou Solveig Anna Jónsdóttir (Efling) sur une liste du parti Socialiste. Autres exemples : ceux de Alma Möller et Þórolfur Guðnason, deux membres du trio qui s’est illustré lors de la crise du Covid, engagés l’une à l’Alliance social-démocrate, l’autre dans Redressement.

Bjarni à la tribune

On doit donc s’attendre à un Alþingi bien différent de celui que Bjarni Benediktsson, Premier Ministre et président du parti de l’Indépendance a décidé seul de dissoudre. Est-ce ce qu’il voulait ?

Islande : dissolution et élections anticipées du 30 novembre

Cet article vient en complément à ma chronique d’octobre où j’annonce la dissolution de l’Alþingi et des élections prévues le 30 novembre.

Pour confirmer l’importance de l’enjeu je reprends ci-dessous le tableau de ma chronique montrant les résultats en nombre de sièges de deux dernières élections et un sondage du 28 octobre : la coalition au pouvoir depuis 2017 tomberait de 38 à 15 sièges sur 63 !

C’est donc un gros pavé que Bjarni Benediktsson, Premier Ministre pour un mois encore et président du parti de l’Indépendance, a jeté dans la mare, provoquant dans la vie politique islandaise un séisme rarement connu. Son calcul est-il bon ?  Même tombé très bas dans les sondages, son parti reste le plus puissant d’Islande. Si l’on considère ses réseaux et le fréquent « retour à la maison » de ses électeurs il a les ressources pour refaire une partie de son retard. Ce n’est pas le cas du parti du Progrès, et encore moins celui de la Gauche Verte qui va devoir se battre pour sa survie. C’est pourquoi un panorama des forces en présence est intéressant.

Les causes immédiates de la crise nous sont connues : désaccords sur l’immigration, alors que Guðrún Hafsteinsdóttir, ministre de l’Intérieur, parti de l’Indépendance, veut faire voter une nouvelle loi ajoutant à celle votée récemment donnant la possibilité de rétention en milieu fermé des immigrés en situation irrégulière, ce que refuse la Gauche Verte, mais aussi sur la relance de la production d’électricité, ainsi que sur la chasse à la baleine. Tous ces désaccords, anciens, apparaissent au grand jour pour deux raisons principales : Katrín Jakobsdóttir a quitté la tête du gouvernement pour une candidature malheureuse à la présidence de la République alors qu’elle avait toujours su trouver les compromis permettant de poursuivre la coopération de trois partis pourtant disparates ; de plus ceux-ci espéraient encore redresser la barre avant la fin de la législature, quitte à exposer plus encore leurs désaccords. Mais être dépassé par le parti du Centre après l’Alliance social-démocrate est insupportable à Bjarni.  Pour autant son coup de barre à droite sur l’immigration n’enrayera pas l’hémorragie. En s’appropriant voire plus les propos anti-immigrants du parti du Centre il ne fait que les valider. Et il perd aussi au profit de Redressement, qui en est une émanation pro-UE, une partie de ses électeurs les moins à droite.

Le deuxième niveau de cause est la construction en 2017 d’une alliance entre trois partis dont deux étaient porteurs de valeurs bien différentes. Mais c‘était aussi la seule alliance possible, et la vie politique islandaise, qui repose sur des personnalités autant que sur des programmes, a connu d’autres expériences comparables. La très forte popularité personnelle de Katrín Jakobsdóttir et le sens du compromis de Sigurður Ingi Jóhannsson (parti du Progrès) pouvaient servir de liants, ainsi que, très involontairement, la nécessité de faire face au Covid. Mais les compromis acceptés au sommet ne plaisaient pas toujours à la base, surtout à gauche !  Il est vite apparu que Katrín n’aurait pas dû engager son parti, déjà perdant en 2021, dans un nouveau gouvernement. En acceptant d’être la caution d’une politique toujours plus à droite, elle a entrainé son mouvement vers une possible disparition. Elle a aussi perdu sa popularité personnelle, ce que les électeurs à l’élection présidentielle de juin 2024 lui ont fait payer durement.

D=Sjálfsæðisflokkur

La vraie révolution, engagée depuis la crise financière de 2008 mais encore peu visible, est ailleurs : la perte d’influence du parti de l’Indépendance. Fondé en 1929 ce parti a toujours dominé la vie politique jusqu’en 2010 avec des scores variant de 25 à 40%. Ses présidents ont tous été Premier Ministre pour des durées pouvant aller jusqu’à 13 ans (Davíð Oddsson 1991-2004). Plus qu’un parti politique il est une institution, longtemps dominée par une famille – Engeyarættin, du nom de l’île Engey (Kollafjörður), berceau de la famille – , présente partout et dans tous les secteurs d’activité de l’île, notamment la pêche. Le quotidien Morgunblaðið, qui lui est rattaché, a été le support d’information le plus lu en Islande avant l’apparition de la presse en ligne, partisan dans ses éditoriaux, aujourd’hui rédigés par un Davíð Oddsson vengeur, mais de bonne qualité rédactionnelle. C’est dire que ce parti dispose de relais importants dans toute l’île, et de financements abondants de la part de très riches armateurs. Malgré sa chute dans les sondages il reste très présent et devrait pouvoir limiter sa défaite.

Il n’en va pas de même de son « compagnon » parti du Progrès, né en 1916 comme parti agrarien. Lui aussi très puissant jusqu’à la fin du siècle dernier car adossé au mouvement coopératif (voir ici), et à un syndicalisme agricole très actif, il a mal résisté à la quasi disparition des paysans et n’a pas su construire une offre politique originale. Il est orphelin lorsque Sigmundur Davíð Gunnlaugsson, adhérent de fraîche date, en prend la tête à la hussarde. Je relate la suite dans deux articles de blog (ici et ) où la percée du parti aux élections municipales, notamment à Reykjavik, a pu faire croire à une résurrection, malheureusement non confirmée, faute de renouvellement de l’offre.

Inga

Contre toute attente la résurrection semble ce jour du côté du parti du Centre de Sigmundur Davíð, comme si les électeurs ne lui tenaient plus rigueur de son apparition dans les Panama Papers alors qu’il est Premier Ministre, ni des propos nauséabonds à l’égard des femmes membres de l’Alþingi (voir chronique de février 2018) tenus et enregistrés dans le café Klaustur par lui-même et son équipe. Il y a évidemment un lien entre cette résurrection et la crispation autour de l’immigration (voir ici ), mais le discours de SDG est parfois si confus que l’on ne sait jusqu’où il est prêt à aller. Un autre parti, le parti du Peuple, devrait profiter de cette crispation. Ce parti est la création en 2016 d’une personne, Inga Sæland, qui porte une version plus « charité » du populisme que celle de SDG. C’est pourquoi les passages de l’un à l’autre sont fréquents selon l’opportunité de leur discours.

Þorgerður Katrín

Autre surprise : la progression de « Redressement[2], ». Ce parti est né voici 10 ans d’une scission pro UE du parti de l’Indépendance ; il est vite rejoint par son actuelle présidente Þorgerður Katrín Gunnarsdóttir, ancienne vice-présidente et ministre du parti de l’Indépendance. Toujours autour de 10% d’intentions de vote, le voici qui en octobre saute à 16% et dépasse le parti de l’Indépendance. En dehors de son souhait d’adhésion à l’UE, le programme de ce parti ne s’est jamais vraiment distingué du parti de l’Indépendance, comme en témoigne la traduction anglaise qu’il s’est choisie, et il reste très ancré dans la bonne bourgeoisie de la capitale. Il est possible que son progrès dans les sondages, qu’il faudra confirmer, résulte d’une désaffection d’anciens soutiens du parti de l’Indépendance, mal à l’aise dans les discours et choix droitiers de Bjarni Benediktsson surtout depuis qu’il est Premier Ministre.

Résurrection enfin, celle de l’Alliance social-démocrate, qui se manifeste en octobre 2022 dès que Kristrún Frostadóttir, économiste de 36 ans, accède à sa présidence. De 15% des intentions de vote elle passe rapidement à près de 30%, puis décroît lentement. Malaise ?  Il semble que la nouvelle présidente ait une pratique peu participative du pouvoir. Elle surprend, même en interne, lorsqu’elle annonce que son parti aura désormais la même approche de l’immigration que son homologue danois, ou qu’elle semble faire peu de cas d’une éventuelle adhésion à l’UE jusqu’ici essentielle à son parti. On note aussi qu’il n’y aura pas eu de primaires pour la désignation des candidats à l’élection à venir. Kristrún : « Nous avons voulu que nos candidats soient le reflet de la société islandaise dans sa diversité et nous nous présentons comme un parti uni autour de ces candidats (…) Nous devons maintenant rassembler notre peuple autour de réformes qui seront importantes pour lui » (RÚV 27/10) Future Première Ministre ?

Cheffes de l’opposition : Þorgerður Katrín Gunnarsdóttir (Redressement), Inga Sæland (parti du Peuple), Þórhildur Sunna Ævarsdóttir (¨Pirates), Kristrún Frostadóttir (Soc. Démocrates)

Je reviendrai dans un prochain article sur les programmes des divers partis en présence … quand ils seront plus clairs, mais je rappelle qu’ils importent moins en Islande que les dirigeant(e)s !


[1] Sondage Maskina du 28/10

L’immigration en Islande vue par l’OCDE

Il a été beaucoup question d’immigration dans mes dernières chroniques et dans ce blog alors que ce sujet n’avait guère été abordé auparavant faute d’avoir une place dans le débat publique. Il y a fait irruption pendant l’été 2023 lorsque Jón Gunnarsson, alors ministre de l’Intérieur, s’est offusqué d’être dans l’impossibilité de renvoyer tous les immigrés auxquels le Bureau de l’Immigration avait refusé un permis de séjour (voir ici).

À en juger par le sondage que je citai alors, l’effet a été immédiat : 60% des sondés pensent que le nombre de réfugiés accueillis en Islande est trop élevé, contre 17 % d’un avis contraire et 23% trouvent ce niveau acceptable, alors que le même sondage effectué les années précédentes depuis 2017 divisait les sondés en trois tiers.

Guðrún Hafsteinsdóttir, qui lui succède, n’est pas en reste, même si elle doit céder sur le cas de Yazan, ce jeune myopathe que la police a tenté d’expulser avec sa famille dans la nuit du 17 septembre (voir ma chronique de ce mois). Le fait qu’elle ait bondi en tête des personnalités politiques les plus populaires est significatif. Faut-il croire comme certains commentateurs qu’il s’agit uniquement d’un coup de barre à droite du parti de l’Indépendance pour faire pièce au parti du Centre avant des élections législatives qui vont certainement être avancées au printemps ?

Le récent rapport de l’OCDE « Skills and Labour Market Integration of Immigrants and their Children in Iceland » permet de mieux comprendre la situation.

Il commence par deux constats qui à eux seuls expliquent le plus grand nombre des problèmes rencontrés :

  •   l’Islande a connu (parmi les pays de l’OCDE) l’accroissement le plus rapide du nombre des personnes nées à l’étranger avec quatre personnes sur cinq venues librement. Fin 2023 plus de 18% de la population islandaise est née à l’étranger contre 8% 10 ans auparavant[1],
  • Le nombre sans précédent d’arrivées de réfugiés a bousculé le système d’accueil, obligeant les autorités à répondre vite. En 2022 3455 personnes ont demandé l’asile, soit 350 de plus que l’année antérieure. Parmi eux il y avait 2300 Ukrainiens et 700 Vénézuéliens. Ce nombre est tombé à 1970 personnes.

Fort heureusement les immigrés trouvent facilement un emploi :

  • Le taux d’immigrés ayant un emploi (89% en 2022) est le plus élevé de l’OCDE. Ceci est dû à un fort taux d’activité, mais aussi au bon niveau de compétences des immigrés d’où qu’ils viennent,
  • Mais ces compétences ne sont pas toujours bien utilisées, où 10% des Islandais sont considérés comme surqualifiés pour leur emploi contre 35% pour les étrangers. Une explication est le grand nombre de ces derniers dans les emplois liés au tourisme.

Et l’OCDE met le doigt sur un problème que l’on croyait résolu par la connaissance généralisée de l’anglais :

  • La langue est une barrière à un emploi de qualité, ainsi qu’à une bonne information sur les dispositifs facilitant l’intégration,
  • Mais les autorités n’ont pas engagé beaucoup de moyens pour favoriser l’apprentissage de l’islandais.

Des autorités surprises

Plus généralement l’accueil des immigrants n’a pas été selon l’OCDE un sujet de préoccupation pour les autorités et celles-ci ne disposent pas encore d’outils pour en suivre la progression. C’est vrai en particulier pour l’accueil des enfants à l’école, alors que la plupart ne parlent pas islandais chez eux.

Le rapport nous décrit donc un pays dont les autorités se sont laissé surprendre par une immigration inconnue avant 2000, d’autant plus facilement qu’elle était nécessaire à une activité économique soutenue. S’y mêle une certaine satisfaction à être ainsi attractifs. Il est vrai que ces immigrés viennent pour l’essentiel d’Europe, notamment de Pologne (près de la moitié). L’accueil est aisé : il y a du travail, celui que les Islandais ont tendance à déserter, et la communication peut avoir lieu en anglais, même approximatif.

Mais ces immigrés s’installent, deviennent plus exigeants pour eux-mêmes et leurs enfants. Les arrivées se poursuivent et se diversifient avec notamment celles de réfugiés qu’il faut accueillir dans l’urgence. Les faits divers deviennent plus nombreux, agressions, trafics divers, prostitution, qui impliquent certains des nouveaux venus, mais aussi des Islandais.  Et l’on apprend que bien des employeurs n’hésitent pas à exploiter la vulnérabilité d’immigrés connaissant mal leurs droits, qu’il s’agisse des salaires ou des horaires de travail. Mais seule parmi les organisations syndicales, Efling (deuxième syndicat) s’intéresse à ces nouveaux cas, notamment pour les emplois peu qualifiés occupés par des femmes.

réfugiés soudanais – nouveaux Islandais ?

Ce n’est qu’à partir de 2012 que des plans d’action sont envisagés, dont la réalisation dépend largement de municipalités parfois réticentes. En 2023, une nouvelle loi est votée où l’on tente de trouver un juste équilibre entre un accueil de qualité à l’arrivée puis à plus long terme, d’une part, et d’autre part une plus grande rigueur dans l’octroi des permis de séjour, sur le modèle des cousins nordiques.

L’apprentissage de l’islandais

Le rapport OCDE montre aussi que contrairement à une idée reçue – et paresseuse ! – une bonne connaissance de l’anglais ne suffit pas assurer une véritable inclusion dans la société islandaise. A l’instar de ce qui est mis en pratique dans les autres pays nordiques, où pourtant le bilinguisme est plus large et plus ancien qu’en Islande, il paraît indispensable de mettre l’accent sur l’apprentissage et la pratique de la langue locale. Ainsi au Danemark on dépense à ce sujet sept fois plus par immigré qu’en Islande. Et c’est plus vrai encore pour le jeune âge. Les enfants d’immigrés sont insuffisamment exposés à l’islandais, tant chez eux où l’on parlera de préférence la langue d’origine, qu’à l’école, où les nombreuses activités périscolaires sont elles-mêmes animées par des personnes non-islandophones.

Alors ?

Ce ne sont que quelques illustrations de la situation à ce jour. La liste d’actions suggérées dans le rapport est longue et ambitieuse. Mais avec près d’un quart de la population née hors de l’île les gouvernements islandais actuels et à venir n’ont d’autre choix que les mettre en œuvre pour favoriser une inclusion dont leur île saura tirer profit. Il est donc regrettable que le parti de l’Indépendance, longtemps architecte de l’Islande moderne, ait fait le choix de la crispation et de la démagogie en prévision d’élections incertaines, pour entraîner avec lui une partie de l’opinion. Et que les autres partis, notamment l’Alliance social -démocrate, aujourd’hui dominante, semblent bien hésitants !


[1] Et je rappelle que plus de 50000 des 380000 Islandais vivent en dehors de leur île, ce qui porte à 23 % des habitants de l’île le nombre d’étrangers qui y sont installés

Islande : présidentielles !!!

Selon dernier sondage, sprint final à moins d’une semaine du scrutin !!!   De gauche à droite :

– Halla Hrund Logadóttir : 21%

– Halla Tómasdóttir : 20.2 %

– Katrín Jakobsdóttir : 20.1%

A la semaine prochaine,

Michel